¤ Introduction :

En 1899, suite a un accès de paludisme, un lettré chinois, Wang Yirong, s'était vu prescrire une ordonnance où figurait entre autres médicaments des "os de dragon". En les examinant de près, il s'aperçut que des traits minces et sinueux, qui ressemblaient à une écriture, étaient gravés à leur surface. Après avoir mené son enquête, Wang Yirong et son ami Liu E apprirent que ces "os de dragon" étaient en réalité des plastrons des inscriptions de tortues et des omoplates de buffles portant des inscriptions gravées vieilles de plus de trois mille ans. Elles remontaient à la dynastie des Shang dont la capitale se trouvait à l'emplacement du village d'Anyang. La nouvelle fit sensation à l'époque dans les milieux scientifiques du monde entier. Ces caractères, appelés 甲骨文 jiaguwen (littéralement : "inscriptions sur écailles et sur os"), sont la plus ancienne forme connue d'écriture chinoise.

Existait-il en Chine une forme d'écriture antérieure aux inscriptions sur os?
Comme dans les autres civilisations, les anciens peuples de la Chine communiquaient par le langage.
Mais le discours ne peut atteindre les provinces reculées, ni être transmis à la postérité. Ils imaginèrent donc différents moyens d'enregistrer les événements.

* Les Huit trigrammes :

formées des deux signes - et -, ces huit figures - à la base des soixante-quatre hexagrammes du Yijing - forment un système de représentation symbolique qui servait ensuite à tirer les oracles.

* Les cordes nouées :

différentes sortes de nœuds sur une ficelle représentaient des quantités ou des nombres.
Ces différentes formes de notations étaient utilisées avant l'avènement de l'écriture pour enregistrer ou pour communiquer des informations. Avant la naissance de l'écriture, les hommes primitifs utilisaient des images pour retenir ou pour transmettre des informations. Ces images, dont le tracé allait en se simplifiant, en vinrent à exprimer un sens déterminé puis être prononcées. Ainsi naquit l'écriture pictographique. Outre les chinois, une étude approfondie des écritures les plus anciennes révèle leur origine pictographique. L'image est la source commune de toutes les écritures de l'humanité.

La Chine est un vaste territoire aux nombreux dialectes, mais la spécificité de l'écriture chinoise lui permet d'être lue et comprise malgré les différences de langage ou de prononciation. Elle est un lien essentiel qui assure la cohésion entre les régions et les peuples avec leurs disparités culturelles et sociales. L'unité de la Chine et de la civilisation chinoise passent par cette cohérence de l'écriture qui défie l'espace et le temps.

Cunéiforme, égyptien et jiaguwen

Cunéiforme
Egyptien
Jiaguwen
  日 soleil 山 montagne 水 eau 男 homme 女 femme

On sait que l'écriture chinoise a une origine pictographique, mais où trouver les tout premiers caractères chinois?
Sur les sites néolithiques de Yangshao (~5000-~7000) et de Dawenkou (~4500), les archéologues ont découvert des poteries portant des figures incisées qui ont déjà les propriétés de l'écriture ; sur celui de Jiahu (de ~7000 à ~8000), des symboles gravés qui s'apparentent aux jaguwen.

On sait que l'écriture chinoise est l'émanation collective des anciens peuples de la Chine et qu'elle découle de dessins et de symboles destinés à noter des informations. Ces symboles furent sans doute améliorés et systématisés par les savants de la haute antiquité afin d'établir une écriture primitive qui permettait de transcrire le langage. Où se trouve les premiers caractères chinois? A ce jour, cette énigme demeure toujours sans réponse.

¤ L'évolution de l'écriture chinoise :

Les plus anciennes inscriptions sur os, jiaguwen, remontent à la dynastie des Shang (~16e-~11e siècle) ; On les trouve principalement sur les plastrons de tortues et des omoplates des buffles ; elles sont de tailles variables et toujours gravées avec soin. Les jiaguwen de l'époque des Zhou Occidentaux (~11e siècle-~771) sont minuscules et demandent à être lus avec une loupe.

Il existe une autre forme d'écriture, presque aussi ancienne que les jiaguwen : les "inscriptions sur bronze". Gravées sur la vaisselle rituelle en bronze, leur nom, 金文 jinwen, découle de l'ancien nom du bronze, 吉金 jijin - littéralement : "métal propice". Leur aspect vigoureux et bien proportionné vient de ce qu'elles étaient incisées sur des modèles en argile avant d'être fondues.

À l'époque des Royaumes Combattants (~475-~221), la Chine était divisée en sept États autonomes : à l'ouest, le Qin ; à l'est, le Chu, le Qi, le Yan, le Zhao, le Wei et le Han. Leurs écritures présentaient de grandes différences : elles ressemblaient à un langage chiffré très difficile a décrypter. Aujourd'hui encore, un grand nombre de leurs caractères n'ont pas été élucidés.

¤ La structure de l'écriture chinoise :

Le caractère , mot, est constitué de l'élément toit, et de l'enfant . Il exprime l'idée des générations qui se perpétuent. La signification de ne renvoie donc pas seulement à son usage, elle transmet également l'idée que les mots s'engendrent et se développent selon le même principe.

Comment les caractères chinois ont-ils été créés?
Sans doute, l'unification s'est-elle faite progressivement au cours d'échanges entre communautés chinoises - les caractères qui n'étaient pas admis par les uns ou par les autres ne se propageaient pas. La dimension créative de la langue chinoise nous permet donc à la fois d'approfondir le sens des mots et de comprendre l'histoire de cette société à son origine.

Le 说文解字 Shuowen Jiezi, Dictionnaire analytique des caractères chinois, écrit par Xu Shen (30-124) à l'époque des Han de l'Est (25-220), il y a près de 1900 ans, présente les six différentes formes existantes de caractères notamment les pictogrammes, les idéogrammes et les idéo-phonogrammes.

1. Les pictogrammes :

Il s'agit de la représentation d'une chose à l'aide d'un dessin figuratif. C'est la façon la plus ancienne et la plus simple de forger un caractère.
,l'homme, un homme au profile.
, grand, un homme aux bras étendus et jambes écartées, notion du "grand".

2. Les idéogrammes composés :

, suivre, deux hommes qui se suivent.
孕,enceinte, dans le ventre d'une femme un enfant.

3. Les idéo-phonogrammes :

 

¤ La standardisation de l'écriture chinoise :

Qin Shihuangdi unifia la Chine en 221 avant notre ère. A l'époque, les différentes formes d'écritures existantes rendaient difficiles l'application de mesures politiques et administratives et freinaient le développement de l'économie, de la culture et de l'éducation. Sur les instances de Li Si, son Premier ministre, l'empereur instaura la standardisation. La grande écriture sigillaire (大篆 dazhuan) et son usage généralisé a l'échelle du territoire. Les particularités des caractères chinois : structure, traits, forme carrée, etc. furent arrêtées dès cette époque.

L'usage du lishu établir une écriture primitive qui permettait de transcrire le langage.
(隶书) se développa sous les Han (~206-220). C'est durant cette période que furent fixés l'ordre des traits et la forme droite et carrée des caractères officiels encore communément utilisés de nos jours. Pour cette raison, les styles d'écritures antérieurs à la petite écriture sigillaire (小篆 xiaozhuan) sont dits "anciens" ; ce qui apparurent après le lishu sont considérés comme "modernes" - le lishu se trouve ainsi à la lisière des écritures anciennes et modernes.
A la fin des Han Orientaux (25-220), une nouvelle forme d'écriture fit son apparition, le kaishu (楷书), ou style régulier, dont la création est attribuée à Zhong Yao. On dit qu'il avait une telle frénésie d'écrire que tout en parlant, il s'exerçait a tracer des caractères sur le sol avec un bâton. Chaque soir avant de s'endormir et le matin au réveil, il écrivait sur son matelas avec les doigts à la longue, sa literie en fut tout détériorée. Il finit par concevoir un style d'écriture simplifiée, de forme carrée, aux traits droits. Son succès créa une telle émulation au sein du peuple qu'elle fut instituée modèle d'apprentissage de l'écriture d'où son nom de zhenshu (真书 naturel), ou kaishu, écriture modèle. Jusqu'à nos jours, elle est restée la forme standard de l'écriture chinoise.

Les anciens chinois inventèrent deux formes de cursives : le caoshu (草书), écriture abrégée, et le xingshu (行书), écriture courante. Il existe trois types de caoshu : le zhangcao, le jincao et le kuangcao. Le zhangcao, est une forme "négligente" de lishu. On dit que l'empereur Zhang, des Han Orientaux (qui régna de 76 a 88) l'appréciait tout particulièrement et que les fonctionnaires de l'époque avaient l'autorisation spéciale de rédiger leurs rapports dans cette écriture - à laquelle cet empereur aurait laissé son nom. Après l'apparition de kaishu, Zhang Zhi, des Hans Orientaux, inventa le jincao, "nouvel abrégé". Les caractères sont tracés d'un seul souffle et en un seul geste, d'où son surnom d'écriture "à un trait". Le kuangcao, "abrégé frénétique", fut créé par Zhang Xu sous les Tang (619-907).

Cette écriture est très difficile a déchiffrer, mais d'une grande puissance artistique. Le xingshu a une valeur à la fois pratique et esthétique, sans avoir la netteté de kaishu, il est moins difficile à déchiffrer que le caoshu. Le grand calligraphe Wang Xizhi de l'époque Jin (265-420) excellait dans cette manière.

¤ La calligraphie chinoise :

1. Les supports de l'écriture :

Sous les Yin-Shang (du 16e au 11e siècle avant J.-C.), les caractères étaient gravés sur des plastrons de tortue ou de la vaisselle rituelle en bronze. Entre la période des Annales (Printemps et Automnes) et des Royaumes Combattants (~770-~221), la production de documents écrits ne cessa d'augmenter et de nouveaux supports firent leur apparition. Ceux-ci pouvaient différer selon les auteurs, le contenu des textes et leur destination. La noblesse aimait écrire sur un fin tissu de soie (jianbao), mais la plupart des gens utilisaient des tablettes de bambou ou de bois.

La technique de la fabrication du papier fut mise au point par 蔡伦 Cai Lun en 105 de notre ère. Ce nouveau matériau eut de grandes conséquences sur la diffusion de l'écriture dont elle devint le principal support, tant en Chine que dans le reste du monde.

2. Les différents instruments :

A sa naissance, l'écriture chinoise était gravée au poinçon - étymologie même d'"écrit" (shuqi = écrire + ciseler) atteste cette origine. Par la suite, lorsque d'autres instruments firent leur apparition notamment le pinceau, le poinçon ne servit plus qu'à effacer les fautes sur les tablettes de bambou ou de bois. Avec l'invention du papier, il fut déchu de son rang d'instrument d'écriture. Entre l'époque du Printemps et de l'Automne et des Royaumes Combattants, le pinceau devint l'outil principal. A l'époque moderne, avant la diffusion du crayon et du stylo, il était encore couramment utilisé en Chine.

Pour écrire au pinceau, il convient tout d'abord de préparer de l'encre. On obtient de l'encre liquide en broyant un peu d'encre sèche que l'on dilue avec de l'eau dans une pierre à encre (yantai) en pierre ou en céramique. La grande souplesse du pinceau, constitué de poils d'animaux, et la quantité d'encre dont il est imprégné, permettent de moduler l'épaisseur des traits. (Le pinceau, l'encre, le papier et la pierre à encre - 文房四宝 les "Quatre trésors du lettré" - sont les instruments fondamentaux de l'écriture chinoise.)

La calligraphie est l'art d'exprimer ses émotions à travers les traits du pinceau. Elle forge l'âme et le caractère de celui qui la pratique par la richesse et la singularité de ses formes. Cette stylisation propre a l'écriture chinoise, est unanimement appréciée tant en Chine qu'à travers le monde.

L'histoire de la calligraphie chinoise est étroitement liée à celle de l'écriture. Les différents styles- zhuanshu, "sigillaire", lishu, "des scribes", caoshu, "abrégé", kaishu, "régulier" et xingshu, "courant" - découlent tous d'une forme particulière d'écriture. Inversement, certains types de caractères proviennent de l'évolution de la calligraphie comme le caoshu et le xingshu qui furent érigés en modèles à l'époque qui suivit celle de leur invention. La calligraphie chinoise est très ancienne, elle existe depuis que l'écriture existe, mais aussi très moderne : à la suite du renouvellement des instruments d'écriture, la floraison de l'art calligraphique au pinceau dur succéda à la calligraphie traditionnelle au pinceau souple. Selon les calligraphes, les mêmes caractères deviennent tour à tour robuste, vifs ou grâcieux, chacun révant d'un style qui fasse l'émerveillement de tous.

¤ L'écriture chinoise et l'invention du papier :

Une expression chinoise décrit le savoir "grand comme cinq chars de livres en rouleaux". Elle fait référence à un savant de l'antiquité qui, à chaque déplacement, avait besoin des chars pour transporter sa bibliothèque. En réalité, les tablettes de bambou ou de bois utilisées à l'époque étaient très encombrantes. En dehors des tablettes, un fin tissu de soie était parfois utilisé, mais son prix était trop élevé. L'évolution de l'écriture appelait la création de nouveaux supports.
En 105 de notre ère, Cai Lun fit la synthèse des techniques employées par ses prédécesseurs pour faire du papier. À l'aide d'écorce d'arbre, de chanvre et de tissus usagés, il mit au point une qualité de papier utilisable pour écrire, le papier devint des lors le principal support de l'écriture. La diffusion du papier favorisa le développement de l'écriture et permit à la calligraphie, mais aussi à la peinture et à la littérature, de faire de grands progrès.

¤ L'écriture chinoise et l'imprimerie :

En 175 de notre ère, 46 stèles furent érigées par le gouvernement des Han Orientaux (25-220). il s'agissait de la version révisée des classiques, gravée dans la pierre en écriture officielle. Par ce moyen, le pouvoir impérial mettait la lecture et la transcription de ces textes à la portée de tous. Ces stèles connurent un tel succès à leur époque que chaque jour les routes qui menaient à elles étaient encombrées de milliers de chars. On applique sur un support gravé une feuille de papier humidifié que l'on tapote avec un chiffon puis à l'aide d'une brosse chargée d'encre. Les caractères apparaissent alors en blanc sur fond noir. Outre les difficultés de la transcription, on éliminait de cette façon tout risque d'erreur. Cette méthode encore couramment pratiquée de nos jour est le précurseur de l'impression xylographie.

L'imprimerie est une des quatre grandes inventions de la Chine ancienne. Il en existe plusieurs formes dont la xylographie qui remonte au 7e siècle et l'impression à caractères mobiles. La xylographie est un art très apprécié en Chine. La plupart des livres imprimés sous le Song (960-1279) ont été gravés par les plus grands calligraphes du moment. La richesse de ces ouvrages tient non seulement à leur contenu mais aussi à la beauté de leur écriture. Les xylographes de cette époque créèrent une nouvelle police de caractères : 宋体le style "Song". Plus commode à graver et à lire, il est toujours le plus souvent utilisé dans l'imprimerie.

Vers le milieu du 11e siècle, 毕昇 Bi Sheng, un homme du peuple, s'inspirant de la gravure des cachets, eut l'idée de créer les caractères mobiles. Son invention consistait à graver des petits dés en argile qu'il faisait cuire dans des fours à céramique. Une fois cuits ces caractères étaient mis à niveau et alignés dans une armature en fer pour l'impression.

Vers la fin du 13e siècle, Wang Zhen inventa les caractères mobiles en bois et mit au point une technique spécialement adaptée à l'écriture chinoise qui permettait de composer directement le texte a l'aide d'un "plateau de tirage des caractères".

Après la céramique et le bois, toute sorte de métaux, notamment le cuivre et l'étain, vinrent enrichir la famille des caractères mobiles. L'imprimerie connut un essor considérable qui gagna peu à peu le monde entier.

¤ Écrire en chinois avec un clavier :

Depuis l'invention des premiers ordinateurs, vers le milieu du 20e siècle, le monde s'engagea rapidement dans la voie de l'informatisation. Le monde des ordinateurs repose sur le système binaire ; Leibnitz (1646-1716), son premier théoricien, s'est inspiré à partir des huit trigrammes du Yijing qui fonctionne selon ce principe.

Pourtant, l'ensemble des logiciels étaient programmés en écriture phonétique, la langue chinoise fut maintenue pendant longtemps à l'écart de cette révolution informatique. Grâce aux chercheurs chinois, la programmation des caractères avec un système graphique, phonétique ou phonético-graphique finit par voir le jour. En outre, puisqu'ils s'appuient sur la dimension combinatoire de l'écriture chinoise; qui est la base même du fonctionnement des ordinateurs. L'apparition et la généralisation des ordinateurs ont simplifié l'étude et l'usage de la langue chinoise. La simple maîtrise du clavier et de la souris permet d'"écrire" des beaux caractères chinois. La valeur scientifique et artistique de l'écriture chinoise intéresse chaque jour davantage de savants du monde entier.

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